Sexe, drogue & Rock’n'Roll : Que reste-t-il de la subversion ?

Lundi 23 juin 2008

sexe-drogue-subversion.jpgDans son livre Nous sommes jeunes nous sommes fiers, le journaliste et redchef adjoint de Technikart Benoît Sabatier retrace 50 ans de « culture jeune », et fait l’amer constat de la victoire de la culture rock, naguère contestataire, aujourd’hui subversive comme un T-shirt des Stones acheté chez Zadig & Voltaire. La culture jeune, d’année en année, va devenir un gigantesque marché et conquérir les esprits. La contre-culture a gagné, dit-il, elle est devenue conformisme, et les jeunes, une « entité bêlante ».
Que reste-t-il de la subversion ?

N’est-ce pas une rengaine un peu réac de déplorer le fait qu’une majorité partage aujourd’hui des goûts culturels qui faisaient autrefois de vous un marginal cool ?
Benoît Sabatier :
Réac, je ne pense pas : mon discours, ce n’est pas « c’était mieux avant ». Quand je parle de victoire de la culture jeune, c’est plutôt positif, tout ça a amené une libération formidable, sexuelle entre autre. Je ne critique pas la démocratisation de la culture jeune, mais son édulcoration. Je ne parle jamais de récupération, c’est un terme qui ne me convient pas, pour moi c’est un problème d’intégration. Le rock a lutté pour être intégré, reconnu, et ça a marché, et tant mieux. Mais cette intégration fait qu’aujourd’hui, on est passés des marges au centre, et tout ce qui est conformisme est déplorable. Ce qu’il y a de très énervant, c’est que ce conformisme se réclame de l’anticonformisme. Je ne crois pas que ce soit réac de se plaindre qu’un nouveau conformisme se soit mis en place.

Vous écrivez « Iggy Pop qui montre sa bite en 2004 c’est aussi subversif que Edouard Baer sirotant un drink au café de Flore ». Mais est-ce que ç’a jamais été subversif ? Est-ce que ce n’est pas confondre ce qui est subversif de ce qui est simplement transgressif ?
Benoît Sabatier :
Ça l’a été, subversif. Quand Jim Morrison sortait sa bite en concert, il était emmené par les flics et ça créait des émeutes incroyables.

Mais en quoi est-ce vraiment menaçant pour l’ordre établi ?
Benoît Sabatier :
C’est dangereux parce que c’est nouveau pour l’époque, parce que c’était impossible de le faire ! A l’époque, il n’existait pas de représentation du sexe masculin partout comme aujourd’hui ! Avant les années 50, il n’existait pas de culture jeune : même sans aucune volonté politique ou démarche subversive en elle-même, le simple fait d’être jeune et d’avoir une attitude jeune était subversif. Elvis était un garçon très gentil et qui voulait écrire une chanson pour sa maman, et d’un seul coup, il met les Etats-Unis à feu et à sang, ses passages télé sont réprimés par les ligues de vertu, le gouvernement tremble, on l’envoie au service militaire. Ce qui fait que les Beatles étaient subversifs, ce n’est pas leur gentil message Love Me Do, c’est leur succès qui l’était, le fait que des jeunes à cheveux longs deviennent plus populaires que n’importe qui. Ça, c’était la première fois que ça arrivait.

jeunes-fiers-sabatier.jpgLe fait que la contre-culture soit dominante aujourd’hui ne montre-t-il pas au contraire qu’elle n’était pas si subversive ? Puisqu’elle s’est si bien intégrée ? Ou bien même que c’est cette société qu’elle a créée?
Benoît Sabatier :
Je pense que dans la société des 60’s, la contre-culture restait à inventer. Et son invention a été quelque chose de subversif. Des les 50’s, quand Norman Mailer fait l’inventaire de ce qui est hip et ce qui est square, ce qu’il dit ne va pas dans le sens de ce qui est relayé par la masse. C’est subversif ce qu’il dit. Alors qu’aujourd’hui, c’est accepté. Digéré.

N’avez-vous pas l’impression que cette société jeuniste qui a totalement digéré la rébellion ne laisse d’espace subversif que dans la destruction de soi ?
Benoît Sabatier :
C’est vrai qu’un truc subversif qu’on peut reconnaître à Amy Winehouse c’est qu’elle fait bien chier sa maison de disques en étant incontrôlable. Mais je préfère les Strokes qui sont gosses de riches à un fils de prolo défoncé comme Sid Vicious, qui est pour moi le crétin ultime, néo nazi parce qu’il trouvait ça drôle, qui a flingué sa petite copine parce qu’il était complètement con, qui ne savait pas jouer de la basse… Et puis c’était une marionnette business, complètement manipulée par Mc Laren.

Pourtant, vous vous moquez des Strokes, ces bons élèves du rock bien propres qui ne se droguent pas… Les trouveriez-vous plus subversifs s’ils étaient défoncés ?
Benoît Sabatier :
Non, pas du tout. Je trouve ça génial qu’ils soient des gosses de riches. Le rock aujourd’hui a à voir avec une certaine culture, et cette culture ils l’ont. Et on ne peut pas leur enlever qu’ils produisent des morceaux qui sont vraiment super. Maintenant je pense qu’on peut se recentrer sur la bonne musique. Aller à un concert des Doors dans les 60’s, c’était un acte politique et subversif, on risquait la prison, on était vraiment en train de changer la société. Aujourd’hui, un concert des Strokes, je trouve ça génial, mais ça n’a rien de plus subversif que d’aller voir la Traviata à l’Opéra Garnier.

Pensez-vous que ce système que vous décrivez est tellement pervers qu’il annule l’émergence potentielle d’un nouveau mouvement contestataire ?
Benoît Sabatier :
Aujourd’hui tout va très vite, avec Internet, on peut passer de zéro auditeur au monde entier, c’est évident que ça bouleverse tout : c’est une machine à broyer qui s’accélère.

Mais pouvez-vous imaginez que, par exemple, un mouvement comme la techno échapperait aujourd’hui à une intégration immédiate par le centre ?
Benoît Sabatier :
C’est une très bonne question. Est-ce qu’elle aurait été moins subversive s’il avait été immédiatement récupéré ? Je ne sais pas. La portée subversive de la techno est assez limitée aussi. Je n’ai pas de réponse.

Les medias ont une énorme responsabilité dans la récupération des avant-gardes que vous décrivez. Vous qui vendez du cool tous les mois, comment vous situez-vous ?
Benoît Sabatier :
On vend du cool en étant quand même très anticool, non ? On essaie de rester poil à gratter. On n’a jamais été béats devant la branchitude, on n’a jamais dit que Colette et le Baron c’était notre idéal. Dans un premier temps, on a de l’empathie, mais derrière on essaie de voir ce que ça veut dire, on est très critiques. J’adore écouter des nouveaux disques pour essayer de trouver le truc nouveau qui fera progresser tout ça, pour que le rock et la culture jeune ne soient pas une langue morte.

Est-ce que la revendication de la culture jeune actuelle pourrait se résumer au « fight for the right to party » ?
Benoît Sabatier :
Ce qui m’a passionné dans mon livre, c’est ce paradoxe : la culture jeune a toujours été considérée par les vieux comme quelque chose de décérébrant et de juste hédoniste. C’est à la fois vrai et complètement faux. Par exemple, un groupe fabriqué et complètement con comme les Monkeys, qui vante le fait que c’est cool d’être jeune et hippie dans les 60’s a malgré tout changé la société dans le bon sens. Ou les Beastie Boys, ces morveux qui viennent sur la culture rap qui commençait à peine à s’essouffler pour dire : « Ha bon, y a des revendications raciales ? Ben nous on veut juste les petits fours ». C’est le côté sale gosse, très important dans la culture jeune, ces actes en apparence gratuits, purement hédonistes, mais en fait assez subversifs. Alors aujourd’hui, le côté « chante, danse, mets tes baskets » d’Ed Banger, j’y suis moyennement sensible et souvent ça m’agace énormément. Mais bon, je suis encore plus énervé par le côté alter mondialo « il faut sauver la planète ».

Pourquoi ?
Benoît Sabatier :
Parce que je trouve le message limité. C’est super de lutter contre la pauvreté, tout le monde est d’accord, mais si on creuse ce qu’est la subversion, ça n’a rien à voir. La subversion va à l’encontre de la masse. Je dis pas qu’il faut être pour la faim dans le monde. Mais se revendiquer propalestinien et contre l’économie de marché…. Je ne souscris pas.

Justement : au fond, vous décrivez un problème qui vient d’un pouvoir d’achat qui a été accordé aux jeunes qui, en devenant une masse consommante, ont été la cible n°1 du marché. Si on pousse la logique, la solution devrait être à chercher dans une forme d’anticonsumérisme ?
Benoît Sabatier :
Ce qui m’a passionné dans cette histoire de la culture jeune, c’est de voir comment le consumérisme a favorisé la subversion. Le but des Beatles, c’était de changer le monde ou de vendre le plus de disques possible ? C’était de vendre le plus de disques possible. Et c’est comme ça qu’ils ont changé le monde. On parle bien de consumérisme. Et ce qui s’est mis en branle, c’est tout un mode de vie lié au consumérisme. Si l’Angleterre change et influe sur le monde dans les 60 c’est aussi lié à la mode, aux mini-jupes… c’est interdépendant.

Selon vous, quel ordre devra renverser le prochain mouvement contre-culturel ?
Benoît Sabatier :
J’ai de la peine à penser que le prochain mouvement contre-culturel sera musical. C’est tellement balayé depuis 50 ans… La contre-culture des 60’s est liée au rock, mais il y a le cinéma, la littérature, les medias. A quoi s’opposera le prochain mouvement ? Il y avait cette idée à la fois drôle et ridicule que le prochain mouvement subversif sera créé par des vieux pour lutter contre la prédominance de l’esprit jeune. Il y a dix ans, au moment de l’apogée d’un certain postmodernisme, on disait ce qui est subversif c’est plus du tout l’esprit punk, ce serait l’esprit lounge. Bon, c’était rigolo de dire ça, il s’est avéré que c’est quand même complètement faux. Je n’ai pas d’idée.

Qu’est-ce qui est subversif aujourd’hui ?
Benoît Sabatier :
Je n’en ai pas la moindre idée.

Est-ce que la subversion est morte ?
Benoît Sabatier : Il y a quelque chose de primordial dans les écrits situationnistes, c’est la notion de spectaculaire intégré. Ce qui est subversif aujourd’hui est intégré tellement rapidement, et ne l’est plus l’heure d’après. J’ai l’impression que pour ma génération, la subversion était une valeur suprême, et que c’est un terme qui a tellement été vidé de sa substance que moins on s’en revendique, plus on peut trouver des pistes.

Nous sommes jeunes nous sommes fiers, Benoit Sabatier, Hachette Littérature.
Interview initialement parue dans Standard Magazine, en kiosque / En ligne sur Brain Mag.
Source : SyndicatduHype

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