La lucidité de Tony Judt

Jeudi 25 octobre 2007

Dans «Après-guerre», son nouvel ouvrage, l’historien britannique Tony Judt livre une ambitieuse et passionnante histoire de l’Europe depuis la Seconde Guerre mondiale. A cette occasion, le Nouvel Obs lui consacre une interview où l’historien aborde la question de la reconnaissance par la Turquie du génocide arménien. Il soulève l’hypocrisie des pays européens ainsi que l’importance pour l’Europe, d’une telle reconnaissance.
Un constat et une analyse d’une grande lucidité.

Je vous invite donc à lire un extrait de cette interview :

N. O. – Vous écrivez que «la reconnaissance de l’Holocauste est notre ticket d’entrée dans l’Europe». Comment expliquez-vous l’importance du poids de l’histoire en Europe, notamment dans les débats qui agitent la France par rapport à l’adhésion de la Turquie et à la reconnaissance du génocide arménien?
Europe Tony Judt Tony Judt. – La prépondérance du problème historique n’est pas nouvelle, ce sont les détails qui ont changé. Dans chaque pays qui a eu un «syndrome de Vichy», il s’est développé une hantise – justifiée – des silences passés, de la culpabilité, des crimes, des «plus jamais ça», etc. Toutes proportions gardées, le génocide arménien est le syndrome de Vichy de la Turquie. Il s’agit d’une affaire intérieure, à laquelle les Turcs devront apprendre à faire face. Si ce sujet a soudainement commencé à s’immiscer dans les discussions sur l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, c’est beaucoup par hypocrisie. Qui à l’Ouest s’est inquiété des pauvres Arméniens jusqu’ici? Seulement les Arméniens et une poignée de spécialistes et de sympathisants. Maintenant que le génocide arménien est devenu un bon argument pour garder la Turquie à distance, nous le citons tout le temps. Naturellement, l’Europe devrait faire de la reconnaissance des génocides passés un objectif commun. Mais rappelez-vous que l’Allemagne et la France sont devenues des membres fondateurs de la Communauté européenne longtemps, longtemps avant que l’un et l’autre de ces pays aient achevé leur travail sur leurs crimes de guerre et leurs silences…

Source : le Nouvel Observateur du 25 octobre 2007
« Après Guerre » de Tony Judt – 2007 – Armand Colin

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